Lieux

Le puits de Célas ; le charnier de Saint-Hilaire-de-Brethmas

Le puits de Célas

Le sous-préfet d’Alès, Laurent Spadale, apprend le 12 septembre 1944 par le service de renseignement des Forces françaises de l’intérieur et des Francs-Tireurs et Partisans français (FFI-FTPF), dit service B, l’existence probable d’un charnier sur la commune de Servas.

Les services du commissariat de police ouvrent naturellement une enquête et recueillent divers témoignages dont ceux de familles riveraines du puits désaffecté (ancienne mine de lignite) mesdames et messieurs Mounier et Chaudanson, du maire de Servas et de quelques autres. Il en résulte que les 9 et 10 juin, puis à nouveau le 27, les 11 et 12 juillet des bruits de fusillade ont retenti. Certains ont pu observer le 10 juin de la fenêtre de leur habitation, la venue d’une camionnette d’où deux hommes ont été extraits, abattus et jetés dans le puits. Compte tenu du remue-ménage observé dans le secteur depuis le 9 juin, il était vraisemblable que bien d’autres corps y avaient été précipités.

Après la collecte de ces informations, le problème était de savoir comment remonter les corps, puisque le puits étant désaffecté depuis longtemps, la machinerie était hors d’usage. On décida d’utiliser un treuil à main muni d’une benne et de faire appel à un spéléologue renommé de Marseille, Robert de Joly. Des miliciens, arrêtés et enfermés à leur tour au Fort Vauban, en furent extraits pour servir de main-d’oeuvre. Le lieutenant Soustelle “Ulysse”(il signe un article dans le n°5 (25 septembre 1944) du Volontaire, organe des FTPF du Gard et de la Lozère) qui accompagne le spéléologue raconte sa descente dans le puits :

“La descente commence lentement. Une ambiance d’anxiété nous environne. Partout c’est le grand silence. Un froid glacial nous saisit peu à peu. L’humidité suinte des parois maculées de sang…Vers le centième mètre, une saisissante odeur de cadavres en décomposition nous suffoque… Cent vingt mètres, la benne stoppe… Là, une quinzaine de corps flottent, presque nus. Ils sont affreusement mutilés…”

Plusieurs médecins, les docteurs Bataille (responsable Santé des FTPF), Champetier (médecin des FFI de la place d’Alès), Mosnier, Mademoiselle Caulet, infirmière, vont procéder ou tenter de procéder à l’identification de la trentaine de corps déchiquetés, disloqués par la chute, gonflés par leur séjour dans l’eau…

 

La lettre des mères de Barjac

Cette lettre a été écrite le 17 mai 1944, jour de la Fête des mères. Compte tenu du contexte de répression, elle est anonyme ; mais les recherches menées par Laurent Delauzun, qui l’a retrouvée dans les archives communales, l’attribuent à un groupe de femmes de Barjac, notamment mesdames Chaulet, Comte, Etienne (épouses de résistants communistes de la localité), Griolet (infirmière), Heyraud et Mathieu-Pellet (institutrices).

Elle est une illustration du rôle joué par les femmes dans la lutte contre le régime de Vichy et l’occupant. Comme lors des manifestations de ménagères organisées dans tout le département fin 1941-début 1942, l’action entreprise est d’abord une protestation contre la dégradation des conditions de vie, mais elle a aussi un contenu plus politique, avec une condamnation virulente de la politique de collaboration de Vichy et de l’hitlérisme, et un engagement très net en faveur du gouvernement d’Alger et de la Résistance intérieure.

L’événement qui a déclenché la rédaction de ce courrier est sans doute l’initiative prise par les autorité d’établir des listes de contrôle des femmes de 18 à 45 ans, ce qui semble préfigurer une nouvelle forme de réquisition de main-d’oeuvre, après la mise en place du STO en 1943 pour les hommes.

“Le 17 mai 1944, A Monsieur le Maire de la ville de Barjac

Monsieur le Maire,

Les tragiques et lamentables conditions de vie faites aux familles françaises, la spoliation systématique des richesses de notre patrie, au profit du boche exécré, la hausse en flèche et constante du coût de la vie, le ravitaillement de plus en plus précaire et défectueux, l’enfance française privée de lait, de beurre, de fruits, anémiée, sous-alimentée que ravage la tuberculose, notre héroïque jeunesse française qui se bat contre l’envahisseur plutôt que de se plier sous le joug infamant de l’hitlérisme, l’ignoble et honteux recensement des jeunes filles et jeunes femmes de 18 à 45 ans contre lequel nous nous dressons avec fermeté, l’inscription toute récente du pain dans les boulangeries alors que les boches nous prennent 8 millions de tonnes de blé, les sanglants et odieux assassinats de Français coupables de ne pas “penser et agir allemand”, tous ces facteurs font que les femmes qui souffrent dans leur chair et dans leur coeur vous adressent, à l’occasion de la fête des mères, cette véhémente pétition.

Trop d’entre nous hélas sont séparées des êtres chers ; les uns sont dans les usines tombeaux allemands, le autres gémissent et meurent à petit feu dans les prisons et camps de concentration. Aux mères déjà éprouvées l’on tente d’arracher la jeune fille, la jeune femme du foyer. Implacablement Hitler poursuit son plan d’anéantissement de la race française. Seulement il s’est heurté et se heurte à la ferme volonté des Français qui veulent redevenir libres. En France même, nos vaillants soldats sans uniforme mènent la vie dure aux Hitlériens de tout acabit. Ils sont fiers et vaillants, ces soldats qui n’ont rien à voir dans l’histoire de Voiron. La famille assassinée de Voiron est une histoire de règlement de compte entre miliciens. Nos soldats s’imposent pour leur hauteur et la grandeur de leur tâche. La France saignante soude son unité dans le combat. Nous sommes heureuses et fières de constater que nous avons, nous les femmes, notre place au sein du gouvernement d’Alger, le front intérieur des hommes s’intensifie…